Marée noire : BP paie pour éviter un déballage médiatique

L’entreprise pétrolière dédommage 116 000 plaignants mais les côtes souillées devront attendre.

Près de deux ans après l’explosion catastrophique de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique, les habitants des côtes souillées sont fixés sur leur sort. Quelque 116 000 personnes vont se partager près de huit milliards de dollars (six milliards d’euros) de compensation. Les plaignants et BP, l’accusé, ont préféré signer un accord à l’amiable plutôt que d’aller au procès, qui aurait normalement du avoir lieu lundi 5 mars.

“L’accord proposé représente un pas significatif vers la résolution de l’accident Deepwater Horizon et contribue au rétablissement des efforts économiques et environnementaux dans la région”, a déclaré le PDG de BP Robert Dudley dans un communiqué vendredi soir. Même enthousiasme mesuré de la part des avocats des victimes, qui se réjouissent qu’un accord ait été obtenu si rapidement : “Beaucoup de gens pensaient que ce serait un scénario à la Exxon Valdez et que ça allait s’éterniser pendant 20 ans”, explique Steve Herman, “alors qu’en moins de deux ans, on est parvenu à une résolution équitable pour les habitants de la côte du golfe du Mexique.”

Un accord très discret sur la pollution environnementale

Malgré les sommes pharaoniques en jeu, l’entreprise pétrolière britannique s’en sort relativement bien. Lors du marasme de la marée noire en avril 2010, la banque Morgan Stanley avait estimé que la catastrophe allait coûter quelque 200 milliards de dollars (151 millions d’euros) à BP. On est en-deçà de cette somme aujourd’hui, même si la saga Deepwater Horizon est loin d’être terminée. Certains particuliers, non satisfaits de l’accord, peuvent continuer à poursuivre BP en justice séparément. Surtout, les plaintes déposées par le gouvernement, les Etats et les collectivités locales tiennent toujours, et là aussi des milliards de dollars sont en jeu.

Cet accord met fin au fond de compensation des victimes de la marée noire mis en place en août 2010, dont l’indépendance du management vis-à-vis de BP avait toujours été douteux. Le Gulf Coast Claims Facility a distribué six milliards de dollars à plus de 200 000 plaignants juste après l’accident et jusqu’à récemment. Mais le directeur de ce fond, Ken Feinberg, nommé conjointement par la Maison Blanche et BP à l’époque, faisait l’objet de méfiance car son cabinet d’avocats était rémunéré par l’entreprise pétrolière.

Une page est donc tournée pour des centaines de milliers de plaignants qui, outre leur compensation financière, verront leurs soins médicaux liés à la marée noire pris en charge pendant 21 ans. La couverture s’applique aux individus ayant été exposés au pétrole, aux gaz ou aux émanations des produits chimiques pendant le nettoyage des côtes.

“Pire catastrophe environnementale qu’ait jamais connu notre pays”

Mais l’accord reste très discret sur les questions environnementales, malgré la pollution catastrophique. Près de cinq millions de barils de pétrole se sont déversés dans le golfe et ont contaminé estuaires, plages, et tué des milliers d’oiseaux, tortues de mer et autres mammifères marins. Les dégâts écologiques devraient être abordés lors du procès entre BP et le gouvernement américain, si procès il y a. “BP a tout intérêt à parvenir à un accord à l’amiable avec le gouvernement”, souligne David Uhlmann, chargé des infractions environnementales au sein du ministère de la justice entre 2000 et 2007. Un moyen pour l’entreprise britannique d’éviter un nouveau déballage médiatique de ses erreurs et imprudences.

Les organisations environnementales sont, elles aux aguets. “Notre objectif, c’est d’obtenir de l’argent pour le golfe (du Mexique) le plus vite possible”, insiste Courtney Taylor du programme Mississippi River Delta au sein de l’ONG Environmental Defense Fund. Garret Graves, qui siège au sein d’une agence environnementale publique en Louisiane, va plus loin : “C’est assez clair que BP se considère au-dessus des lois. Cela fait 18 mois que nous nous préparons pour un procès. Nous réclamons une condamnation pour l’évidente négligence dont BP a fait part, des poursuites d’ordre criminelle ainsi que plusieurs dizaines de milliards de dollars de dommages qui serviront à restaurer nos côtes et le golfe – c’est la seule façon de reconstituer un écosystème touché par la pire catastrophe environnementale qu’ait jamais connu notre pays.”

 

 

Une culture d’entreprise où le profit passe avant tout

“Forer toujours plus dangereusement, en réduisant toujours plus les coûts”, telle a été la devise de BP depuis deux décennies. C’est du moins ce qu’avance un livre choc à paraitre le 26 mars prochain, écrit par un journaliste du très sérieux site d’investigation américain Pro-Publica. Dans son ouvrage “Run to Failure: BP and the Making of the Deepwater Horizon Disaster” (“La course vers l’échec : BP et le désastre Deepwater Horizon”), Abrahm Lustgarten dresse le portrait d’une entreprise pour qui le profit passe avant tout. Une nouvelle culture d’entreprise qui remonte aux années 90. Le PDG de BP de l’époque, Lord John Browne se lance dans des acquisitions en série, des explorations de forage de plus en plus risquées tout en licenciant 1700 personnes et en imposant 750 millions de réductions budgétaires.

Parallèlement, le logo de BP devient vert et son slogan “Beyond Petroleum” (“Au-delà du pétrole”) veut faire croire que l’entreprise répond aux préoccupations environnementales. Le journaliste explique que les inspecteurs d’oléoducs en Alaska maquillaient leurs résultats, des maintenances cruciales étaient de plus en plus espacées, et les employés qui s’en inquiétaient étaient écartés. En l’an 2000, un rapport interne évalue d’ailleurs le coût d’un employé à dix millions de dollars. L’auteur raconte en détail la catastrophe Deepwater Horizon qui a coûté la vie à 11 personnes et en a sérieusement blessé 16 autres. “Il existe une incapacité institutionnelle à apprendre de ses erreurs chez BP”, selon Lustgartner, qui souligne qu’à la fin 2010, un document qu’il s’est procuré montre que plus d’une centaine d’oléoducs en Alaska sont sérieusement corrodées. Qu’importe, les régulateurs américains ont malgré tout donné leur feu vert à BP en octobre dernier à un nouveau plan de forage dans le Golfe du Mexique et évaluent l’exploitation d’une réserve naturelle jusque là vierge en Alaska.

Enquête publiée sur Novethic.fr

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