Ces Américains qui vont se faire soigner au Mexique
11 janvier 2010
Article publié dans L'Humanité Dimanche
Bagagiste dans un aéroport régional du Wyoming, Shannon Cimarron s'est décidé à consulter lorsque ses douleurs lombaires devenaient de plus en plus insupportables. A force de transporter des valises, cet homme de 53 ans a développé une hernie. Mais Shannon Cimarron n’a pas d’assurance maladie. Impossible pour lui de débourser 15 000 dollars, coût de l’opération aux Etats-Unis. Il a donc décidé de regarder ailleurs pour se faire opérer : le Mexique.
"Je ne cache pas que j'avais des appréhensions", explique Shannon Cimarron, allongé sur son lit d’un hôpital privé de Tijuana. Cet Américain débonnaire s'est fait opéré début novembre pour 6000 dollars, soit plus de deux fois moins qu’aux Etats-Unis : "Les soins sont excellents, j'ai une chambre individuelle, on s'est occupé de moi immédiatement… je ne suis pas déçu."
Chaque année, quelque 20 millions d'Américains traversent la frontière avec le Mexique pour se faire soigner. La ville de Tijuana, plus connue pour ses problèmes de violence et de trafic de drogue, est devenue une véritable vitrine de soins médicaux pour Américains.
Anti-douleurs et pillules amincissantes
A peine franchie la frontière qui sépare la ville mexicaine de sa voisine du nord, San Diego, le contraste est frappant. Cabinets médicaux, cliniques et même hôpitaux côtoient les restaurants touristiques et les marchands de sombreros et proposent leurs services en anglais et en espagnol. Des pharmacies dominent tous les coins de rue, rivalisant d’affiches colorées et de promotions pour attirer le client. “Ce qu’on vend le plus? Des médicaments pour perdre du poids, des anti-douleurs ou encore des produits contre les brûlures d’estomac”, explique un vendeur de l’une des pharmacies situées sur l’axe principal menant à la frontière.
Cette économie souterraine attire particulièrement les patients des Etats frontaliers du Mexique. Au Texas, Nouveau-Mexique, Arizona ou Californie, le taux de personnes sans assurance est le plus élevé du pays : 25% en moyenne, contre 15% à l'échelle nationale. Un chiffre qui augmente de mois en mois, conséquence directe de la crise économique. La majorité des personnes assurées aux Etats-Unis reçoivent leur couverture par le biais de leur employeur. Mais les licenciements continus font grossir les rangs de ceux que l’on surnomme les “uninsured”.
Face à cette situation, les professionnels de santé à Tijuana se frottent les mains : “les dysfonctionnements des assurances privées aux Etats-Unis sont une bonne chose pour nous”, avoue, avec une pointe de cynisme, l’ophtalmologue Juan Pablo Rodriguez, de la Clinica de los Ojos. La demande de soins de qualité à un prix abordable est réelle, si bien que le plus important réseau d’hôpitaux privés du Mexique, Hospital Angeles, vient d’ouvrir une antenne à Tijuana. Sa cible principale : les patients américains.
Trois fois moins cher qu'aux Etats-Unis
Kay est l’une d’entre elle. Agée d’une soixantaine d’année, elle souffre d’obésité et a décidé de se faire opérer, car, dit-elle : “j’ai des antécédents d’hypertension et de diabète dans ma famille.” Pour elle, l’intervention était devenue inévitable. Elle est donc venue de Las Vegas afin de se faire poser un anneau gastrique, ce qui lui permet de contrôler son appétit et de perdre ses dizaines de kilos en trop.
Kay, qui préfère taire son nom de famille, est pourtant couverte par une assurance aux Etats-Unis. “J’ai essayé à deux reprises de me faire poser un anneau gastrique là où j’habite, mais à chaque fois, mon assurance m’a dit qu’ils ne couvriraient pas la procédure. Ils trouvent toujours une excuse, un antécédent médical ou que sais-je. C’est pour ça que j’ai décidé de venir ici”, s’exclame-t-elle. Kay et son mari sont arrivés à San Diego par avion, et ont été accueillis par un minibus de l’Hospital Angeles qui les a transporté jusqu’à Tijuana, à moins d’une demi heure de route. Pour une opération qu’elle aurait payé 17 000 dollars aux Etats-Unis, Kay a déboursé 6500 dollars au Mexique.
La réforme du système de santé de Barack Obama
“La majorité des patients en provenance des Etats-Unis sont sans assurance”, précise Carlos Zavala, directeur du dévelopement stratégique d’Hospital Angeles, “mais même pour ceux qui sont couverts, leurs franchises médicales sont si élevées que ça leur coûte toujours moins cher de venir chez nous.” Si le prix est un facteur déterminant, l’attention et la qualité des soins sont des éléments importants. Car de nombreux patients américains sont d’origine mexicaine, qui se sentent plus à l’aise face à un docteur qui parle leur langue.
Jose Chavarin travaille comme chauffeur routier à San Diego, où il vit depuis de nombreuses années, mais est originaire de Mexico. “C’est plus facile pour moi d’expliquer ce que je veux et de comprendre ce que le docteur me dit en espagnol, et bien sûr c’est beaucoup moins cher! ”, explique dans un anglais approximatif cet homme de 48 ans, venu passer la journée à Tijuana pour se faire soigner les dents et sur le point de se faire examiner par un ophtalmologue.
La réforme du système de santé de Barack Obama, débattue en ce moment au Sénat américain, permettrait de couvrir l’essentiel des 47 millions d’Américains sans assurance santé. Mais les professionnels du secteur médical de Tijuana ne s’en inquiètent pas plus que ça. Pour eux, que la réforme passe ou non, ils resteront compétitifs, et les patients du nord continueront à se bousculer à leurs portes.